Histoire de Flore: La menthe

La connaissance des plantes n’est pas qu’une question de botanique, mais aussi de mythologie. De tous temps, les Hommes ont imprégné de récits et de mythes les plantes qui les entourent. Dans la rubrique « Histoire de Flore »  des plantes nous livrent des secrets de leurs origines, leurs capacités médicinales ou rituelles…  Vous pouvez retrouver d’anciennes chroniques sur le site Echosciences Occitanie (en cliquant ici) Cette semaine, penchons-nous sur une histoire autour de la menthe

Mentha spicata L. « Nana », Menthe marocaine Nanah

Rafraichissant nos étés, la menthe aromatise nos citronnades et nos mojitos. Elle est la star de nos boissons mais qui sait depuis quand elle ravit nos papilles et nos narines? Connue depuis l’Antiquité, les grecs anciens qui lui connaissaient de nombreuses vertus curatives. Et pourtant elle était considérée comme une plante funèbre. Pour comprendre pourquoi, il faut se pencher sur la légende autour de sa création.

Dans les temps anciens, les dieux de l’Olympe régnaient sur un monde où les hommes et êtres immortels se côtoyaient. Dans le monde souterrain, existait une nymphe nommée Minthé, fille de Cocyte un des fleuves des Enfers . Cette belle immortelle sentait une si bonne odeur qui marquait son passage. Sa beauté ne laissa pas indifférent un dieu redouté de l’Olympe : Hadès, dieu des morts. Les deux êtres divins entamèrent une liaison.

Mais le seigneur du royaume des Enfers fut pris d’un coup de foudre pour sa nièce Perséphone. Hadès enleva la jeune déesse et l’épousa en fit la reine de son funèbre royaume contre son gré (voir Histoire de Flore #5: le côté obscur de la grenade). Minthé, rejetée, au comble de la jalousie, ne cacha pas sa colère. Elle se moqua ouvertement de sa rivale, racontant notamment que Hadès se lasserait de la belle Perséphone et la répudierait. Et un jour, c’en fût trop ! Dans un excès de colère Perséphone piétina sa rivale et transforma son cadavre en une plante verte qui conserva l’odeur de Minthé, cette fameuse odeur de menthe.

L’ironie de l’histoire, pour Perséphone, c’est que cette rivale qu’elle a voulu faire faire disparaître des mondes souterrains est à présent un indispensable du monde terrestre. Venue des Enfers, Minthé devenue menthe offre à nos préparations un petit goût de Paradis .

Sources :

Ovide, Métamorphoses (L. X, v.728),

Oppien, De piscat, (L.III, v.484)

Strabon, Géographie (L. VIII, 3, v.529)

Laure de Chantal, Le jardin des dieux, Flammarion, Paris, 2015

Guy Ducourthial, Petite flore mythologique, Belin, Paris, 2014

Daux Georges. Interdiction rituelle de la menthe. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 81, 1957. pp. 1-5. (Lien)

Iconographie :

Photo de menthe : @MarieNonclercq

Histoire de Flore : Des mûres couleur sang

La connaissance des plantes n’est pas qu’une question de botanique, mais aussi de mythologie. De tous temps, les Hommes ont imprégné de récits et de mythes les plantes qui les entourent. Dans la rubrique « Histoire de Flore »  des plantes nous livrent des secrets de leurs origines, leurs capacités médicinales ou rituelles…  Vous pouvez retrouver d’anciennes chroniques sur le site Echosciences Occitanie (en cliquant ici) Cette semaine, penchons-nous sur une histoire autour du mûrier.

Mûrier blanc (Morus Alba.L)

Deux jeunes gens qui s’aiment alors que leurs familles se détestent et qui finissent par se suicider ne pouvant vivre l’un sans l’autre. Cela vous rappelle quelque chose? Et non, le sujet de cet article n’est pas Roméo et Juliette! Au contraire c’est ce qui inspira le célèbre Shakespeare qui va nous intéresser et nous permettre de comprendre pourquoi selon la mythologie les mûres ont cette couleur sombre.

Imaginez-vous, deux jeunes gens vivant dans la Babylone antique. Pyrame et Thisbée étaient deux jeunes gens d’une beauté à couper le souffle. Personne ne pouvait surpasser leur beauté dans tout l’Orient. Le sort voulu que cette jeune femme et ce jeune homme soient voisin. Mais voisinage étant souvent synonyme de querelle, leurs familles se détestaient. Les jeunes gens grandirent en apprenant à se connaitre mais l’idée d’un mariage était inimaginable pour leurs familles respectives. Alors, le couple se forma secrètement, s’exprimant par des gestes discrets et des regards furtifs. Pour se parler, les deux amoureux utilisaient une brèche secrète dans le mur mitoyen de leurs maisons. Thisbée et Pyrame se parlaient, se languissant de ne pouvoir se voir, se toucher. Un jour, s’en fut trop pour les deux amants! Ils décidèrent de fuir les griefs familiales et de vivre leur amour librement. Ils se donnèrent rendez-vous la nuit près du tombeau de Ninos, près du murier aux fruits blancs et d’une source d’eau pure.

Thisbé, John Waterhouse, 1909, Collection privée

Thisbé, couverte de son voile, fut la première à arriver sous le mûrier. Son amour pour Pyrame lui avait insufflé le courage de s’échapper de la surveillance de ses parents. Soudain, elle fut surprise par un grondement. Une lionne apparu, la gueule maculée du sang d’un bœuf qu’elle venait de dévorer. Alors que Thisbé prit peur et quitta les lieux, le fauve se dirigea vers la source d’eau. Une fois désaltéré, le félin remarqua le voile abandonné par Thisbé dans sa fuite. S’amusant quelques instants la lionne déchira, mordu et souilla du sang qu’il restait sur sa gueule le morceau d’étoffe, avant de retourner s’enfoncer dans la nuit.

Thisbé fuyant, effrayée par la lionne, J.W. Baur, 1641-1700

C’est ce moment que choisit Pyrame pour arriver au pied du murier aux fruits blancs. Le jeune homme découvrit avec horreur le voile de sa bien-aimée lacéré et taché de sang ainsi que les traces de pattes félines sur le sol. Persuadé d’avoir perdu Thisbé, dévorée par un fauve, il s’empara des morceaux de tissus et s’écria ces mots : « […] Thisbé ! C’est moi qui fus ton assassin ! C’est moi qui t’ai perdue ! Infortunée ! Je te pressai de venir seule, pendant la nuit, dans ces lieux dangereux ! et n’aurais-je point dû y devancer tes pas ! Ô vous, hôtes sanglants de ces rochers, lions ! venez me déchirer, et punissez mon crime. Mais que dis-je ? les lâches seuls se bornent à désirer la mort  » A ces mots, il se saisit de son épée et se transperça le cœur. Avec douleur, il retira la lame, laissant jaillir un flot de sang s’écoulant sur les racines du mûrier, dont les fruits blancs se mirent à rougir.

Alors que Pyrame attendait la mort, Thisbé revint vers le lieu de rendez-vous, craignant de le faire attendre. Elle le chercha des yeux et le découvrit, baignant dans son sang sous le murier. Dans un cri d’horreur et de douleur, elle se jeta sur Pyrame et couvrit son corps de baisers et de larmes. Un dernier élan de vie, permit au jeune homme d’ouvrir les yeux pour voir Thisbé avant de les refermer à tout jamais. La jeune femme aperçut alors les morceaux de son voile déchiré et l’épée encore humide du sang de Pyrame et comprit la mortelle méprise. S’emparant de l’arme, elle s’écria : « Malheureux ! c’est donc ta main, c’est l’amour qui vient de t’immoler ! Eh bien ! n’ai-je pas aussi une main, n’ai-je pas mon amour pour t’imiter et m’arracher la vie ? Je te suivrai dans la nuit du tombeau. On dira du moins, elle fut la cause et la compagne de sa mort. […] Et toi, arbre fatal, qui de ton ombre couvres le corps de Pyrame, et vas bientôt couvrir le mien, conserve l’empreinte de notre sang ! porte désormais des fruits symboles de douleur et de larmes, sanglant témoignage du double sacrifice de deux amants « 

Pyrame et Thisbé, anonyme, Musées de la Ville de Saintes

Thisbé s’empara de l’arme de Pyrame et la plongea dans son cœur avant de s’effondrer morte sur le corps de son bien-aimé. Au matin, Les pères des jeunes gens, touchés par leur histoire, joignirent leurs cendres en une seule et même urne pour que le couple soit uni dans la mort pour l’éternité. Les dieux, ému par ce couple exaucèrent son vœu : les mûres du murier aux fruits blancs devenus se teintèrent d’une couleur sombre et funeste.

Mort de Pyrame et Thisbé, Laurent de La Hyre,

Ce mythe est ce qu’on appelle un récit « étiologique ». Son but est de trouver un sens ou une origine à une situation que l’on explique pas. Ovide avec ces Métamorphoses utilise beaucoup ce procédé. Ici, le sujet de l’histoire n’est pas comme on pourrait le penser Pyrame et Thisbé mais la transformation des fruits du mûrier, passant du blanc au pourpre. La postérité et les nombreuses reprises et réécritures de ce mythe ont souvent passé sous silence cette dimension explicative. Si bien que dans les tableaux qui représentent la scène, les mûres rouges sang ne sont pas présentes. L’histoire d’amour tragique a pris le pas sur la métamorphose du mûrier, laissant celle ci comme une simple anecdote. Et pourtant, qui pourrait se douter en goutant ces fruits si délicieux, qu’ils portent en eux l’histoire d’un couple qui n’ayant pas pu s’aimer dans le monde des vivants se retrouvèrent dans celui des morts.

Sources

Ovide, Les Métamorphoses, IV, 55-166

Jacques Brosse, La mythologie des arbres, Editions Payot &Rivages, Paris, 1993.

Laure de Chantal, Le jardin des dieux, Flammarion, Paris, 2015

Lien de la traduction d’Ovide : Remacle.org

Crédit Photo:

Photo du mûrier blanc par Vladimer Shioshvili

Gravure de Thisbé fuyant la Lionne : © Herzog Anton Ulrich-Museum Braunschweig

Tableau anonyme de Pyrame et Thisbé : © Musées de la Ville de Saintes, Alienor.org, Conseil des Musées – Vincent Lagardère

Dessin de la mort de Pyrame et Thisbé: Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Thierry Le Mage

Atalante et Hippomène : Une course à la vie à l’amour

Laissez-moi vous conter une histoire qui vous emmènera sur les terres de la Grèce antique. Imaginez-vous un temps où vous pourriez croisez les plus grands héros, tel que Jason, Achille ou Héraclès. Parmi tout ces héros de prestiges, se trouve une jeune femme qui n’avait rien à envier à ses contemporains masculins : Atalante.

Atalante, Pierre Lepautre, 1703-05, Musée du Louvre, Paris

L’histoire de cette héroïne est riche et multiple, concentrons-nous sur un morceau de sa légende, celui de la course aux trois pommes d’Or. Atalante vivait de chasse un arc à la main, arpentant les forêts de Boétie, une région de Grèce centrale. Son père Schœnée souhaitait la marier. Mais la jeune femme ne l’entendait de cette oreille, peu encline à perdre sa liberté. Pourtant elle ne manquait pas de prétendants, au contraire. Elle imposa donc une condition pour les départager et retarder l’échéance: elle n’épouserait que celui qui pourrait la vaincre à la course, sa spécialité. Gare aux perdants, la défaite sera sanglante.

Atalante victorieuse, Pascal Dagan-Bouveret, 1874, Musée d’Art et d’Histoire de Melun

Nombreux furent ceux qui tentèrent leur chance. Mais ils n’obtinrent qu’un aller-simple pour les Enfers. Alors qu’un prétendant de plus perdait la vie, un jeune homme, Hippomène observait la scène. Ce petit-fils de Poséidon, s’amusait de voir de ces hommes qui couraient vers la mort pour une femme. Et puis il l’aperçut: le coup de foudre! Elle était si belle, si envoutante. Alors comme tant d’autres avant lui, il voulut relever ce défi pour obtenir la main de cette vierge farouche. Pour la première fois de sa vie, Atalante fut troublée par ce concurrent. Son cœur n’était pas certain de vouloir voir tomber la tête de ce beau jeune homme. Il était si jeune! Il ne méritait pas de mourir, mais elle ne pouvait pas se permettre de perdre. Elle tenta de le faire fuir, mais Hippomène persista. S’il échouait à la vaincre c’est que les dieux ne voulaient pas de leur union. Sur la ligne de départ, il implora Aphrodite de lui venir en aide. La déesse de l’Amour et de la volupté n’appréciait pas ceux qui comme Atalante refusaient les plaisirs de la chair. Voyant une occasion de faire succomber l’éternelle célibataire, elle apparut aux yeux du jeune homme et lui remit trois pommes d’or. Provenant du jardin des Hespérides, ces fruits étaient si beaux qu’il était impossible pour un être humain de ne pas vouloir les posséder.

Hippomène et Atalante, Guido Reni, 1618-1619, Musée Capodimonte, Naples

La course commença, et comme toujours Atalante prit la tête. Hippomène lança devant elle, la première pomme d’or. Surprise, la jeune femme ne put s’empêcher de s’arrêter. Elle récupéra la pomme pendant que son concurrent la dépassait. Très vite la  jeune femme reprit sa course et la première position. Hippomène recommença l’opération une seconde fois, et se rapprochant un peu plus de son objectif. Mais Atalante le dépassa encore une fois. La ligne d’arrivée se rapprochait et il ne restait plus qu’une seule pomme. Hippomène envoya la pomme sur le côté, hors du champ de la course. Atalante dut faire un écart pour aller chercher le troisième fruit permettant au jeune homme de prendre suffisamment d’avance. Malgré ses efforts, la jeune femme ne put rattraper son retard et dut assister à la victoire de son concurrent. Atalante avait perdu son pari, et accepta de se marier avec ce jeune homme rusé. Hippomène était heureux d’avoir pu conquérir le cœur de celle qu’il aimait. Sa joie était si intense qu’il oublia de prendre le temps de remercier Aphrodite à l’origine de ce miracle. Vexée, la déesse inspira au couple de jeunes mariés, une furieuse envie de luxure. Les amants se précipitèrent dans le lieu le plus proche pour s’aimer. Mais c’était un petit temple dédié à Hécate, une déesse mystérieuse et imprévisible. Face au sacrilège commis, la déesse furieuse transforma le couple en lion et lionne qu’elle attela à son char en guise de punition éternelle.

La course entre Hippomène et Atalante, Noël Hallé, 1762-1765, Musée du Louvre, Paris

La première mention de cette histoire remonte au VIIe siècle avant notre ère dans le Catalogue des femmes attribué à Hésiode. Dans cette version, c’est le père d’Atalante qui invente cette épreuve pour trouver le prétendant idéal. Et ce n’est pas Hécate mais Zeus qui transforme le couple d’amants ayant profané son temple. Ce dernier détail est rajouté par Ovide, dans son fameux recueil des Métamorphoses.

Cette histoire, qu’elle qu’en soit les auteurs, nous montre une Atalante qui dédaigne Aphrodite au profit d’Artémis. Or se mettre à dos un dieu en le négligeant ou en l’offensant est très dangereux. Ulysse, par exemple, subit la colère de Poséidon après avoir crevé l’œil unique du Cyclope Polyphème, fils du dieu marin. Il subira dix années d’épreuves avant de pouvoir retourner auprès de son épouse Pénélope. Dans notre cas, les deux jeunes gens outragent Aphrodite à travers le célibat d’Atalante, puis par l’absence d’offrandes de remerciement. L’affront est encore poussé plus loin avec l’acte charnel commis dans un temple, provoquant leur métamorphose en bêtes sauvages. Cette histoire est un rappel pour les grecs anciens que les dieux sont puissants et qu’il ne faut pas oublier de les respecter sous peine de subir une punition souvent fatale. Hippomène aurait peut être du y penser avant de lancer ses pommes d’amour.


Sources : 

Théocrite, Idylles, Livre I, 40-42

Ovide,  Les métamorphoses, Livre X, 560-739

Emilie Druilhe, Farouche Atalante. Portrait d’une héroïne grecque antique, Presses universitaires de Rennes, 2016

Sources iconographiques :

http://notesdemusees.blogspot.com/2008/07/melun.html

Atalante, Pierre Lepautre, 1703-05, Musée du Louvre © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons (lien)

Atalante et Hippomène par Guido Reni (lien)