Remède au confinement : Jane Eyre

Confinés dans nos demeures, nous ne cherchons plus qu’évasion et occupations. La mythographe est aussi cloitrée dans son temple sans possibilité d’aller partager la culture. Mais rien n’est perdu quand on a une bibliothèque bien fournie et un accès à la plus grande bibliothèque du monde : Internet. Voici donc une suggestion de programme culturel à regarder sans modération.

Pour ce premier conseil, je vais faire un coup de projecteur sur Jane Eyre. C’est un de mes classiques favoris, peut être même qu’il se trouve sur la première marche du podium de mon cœur. Lorsque je suis tombée sur cette histoire, j’ai dévoré tout ce qui a pu me tomber entre les mains: films, séries, et bien sur le matériau originel.

Jane Eyre est tout d’abord un roman de Charlotte Brönte publié en 1847. C’est l’histoire d’une jeune femme orpheline dont l’enfance est marqueé par les mauvais traitements infligés par sa famille maternelle. Vers ses 10ans, la jeune fille est envoyée dans un lugubre pensionnat. A l’âge adulte, elle se mue d’une volonté de sortir de cette cage et trouve une place de gouvernante pour s’occuper de la jeune protégée d’un homme énigmatique, Mr.Rochester. Entre Jane Eyre et le séducteur aux multiples facettes, une passion s’installe peu à peu. Mais les épreuves ne sont pas terminées pour une jeune femme emprunte de modernité et de féminisme.

Ce roman a été adapté de nombreuses fois, notamment sur nos (petits et grands) écrans. Sur la postface de mon édition française du livre, on nous certifie que la meilleure adaptation est celle avec Orson Wells de 1944 (réalisé par Robert Stevenson). Après avoir visionné une grande partie des adaptations disponibles (plus ou moins légalement), je pense avoir matière à forger mon avis sur le sujet. Je n’ai pu me résoudre à choisir entre deux adaptations de la BBC, que je vais vous présenter.

Jane Eyre, réalisée par Julian Amyes en 1983

J’ai une affection particulière pour cette adaptation car si elle fait un peu vieillotte, elle me charme par bien d’autres aspects. Tout d’abord c’est une des plus fidèles que j’ai pu voir. On retrouve les mêmes répliques que dans le livre. De même, l’arc narratif de Mr Rochester est celui qui se rapproche le plus en détail de celui développé par l’auteur (*précision pouvant être considéré comme un spoiler en fin d’article). Quand on a lu un roman, on a toujours tendance à trouver l’adaptation moins bonne car certains éléments ne sont pas évoqué. Dans le cas présent tout y est. Ce qui pour ma part, me combla de bonheur. Car contrairement aux films, la série prend le temps de couvrir les derniers chapitres du roman.

Enfin, mon coup de cœur dans cette série c’est Mr Rochester interprété par Timothy Dalton. Il en fait presque trop, mais je l’adore. Il est charmeur, humain, ténébreux, son accent me fait fondre. L’actrice qui l’accompagne, Zelah Clarke, me semble une peu « vieille » pour le rôle (33ans, contre les 18ans de l’héroïne). On a pas essayé de la rendre plus jolie/sexy mais on a gardé un costume et une coiffure digne du roman et d’une héroïne ni belle ni laide. Mais elle a quand même sa langue bien pendue. Cependant, je dois reconnaitre que la série a mal vieillie. Elle a un côté un peu théâtral dans la réalisation et dans le jeu, un grain dans l’image et le son. Je trouve que c’est aussi ce qui fait le charme de cette version, très british. Cette adaptation est celle qui convient le plus à la lectrice puriste que je suis, ainsi qu’à la midinette en moi. Et puis Timothy Dalton et son accent… A vrai dire, je crois que toute mon affection pour cette adaptation repose sur les scènes entre Timothy Dalton et Zelah Clarke. Alors, si vous aimez l’histoire vous pouvez aussi aller seulement regarder les scènes mythiques.

Jane Eyre, réalisé par Susanna White en 2006

Je crois que c’est la première adaptation du roman que j’ai vu. Elle m’est d’autant plus chère que j’ai pu rencontrer par le plus grand des hasards, l’actrice principale, Ruth Wilson, et lui bafouiller mon amour pour cette série. Comme pour la version de 1986, le format série (ici de 4 épisodes) permet de traiter d’une large partie du roman. On a ici encore la chance d’avoir les derniers chapitres mis en scène et non pas passé sous silence comme dans les films. Ai-je mentionné que je trouvais que ce qui faisait la force de cette fin c’était justement les derniers chapitres? Le point important ici dans cette adaptation et ce qui fait sa force par rapport à celle de 1983, c’est sa réalisation. On perd le côté un peu fixe, limite théâtral pour une mise en scène plus fluide, plus esthétique, plus moderne avec un aspect plus en harmonie avec que ce l’on peu voir ailleurs. Les acteurs sont très bons. Ruth Wilson est plus crédible physiquement avec l’âge de Jane. Et Toby Stephen est pas mal en Mr Rochester, plus à fleur de peau, avec un jeu plus nuancé que Timothy Dalton. En fait, ce que j’aime dans cette adaptation, c’est qu’on a quelques changements par rapport à l’histoire de base mais ils restent au service de l’histoire. Et je trouve dans celle-ci que les personnages sont plus humains, avec plus de nuances dans le jeu des acteurs. C’est un peu plus charnel aussi, plus profond dans les regards… C’est beaucoup facile à regarder avec un œil moderne, grâce à une peu plus de dynamisme. De plus, on s’attarde un peu plus sur l’arc Mr Rochester que dans la version de 1983 et avouons le, c’est tout ce qu’on le recherche dans ces adaptations.

Pour résumer, le format série est le meilleur à mon sens pour adapter Jane Eyre. Son histoire se déroulant en plusieurs actes, les films font souvent le choix de passer sous silence certains morceaux pour se concentrer sur la meilleure partie : les instants entre Mr Rochester et Jane. Or avec le format plus long de la série, chaque pan de la vie de Jane est développé, nous permettant de comprendre au mieux le personnage. De plus, je n’ai trouvé qu’en série l’adaptation des derniers chapitres qui sont pour moi aussi important que la fin proposé par les films(**voir spoiler en bas de l’article). Si vous voulez découvrir l’histoire de Jane Eyre, je conseillerais la version de 2006, plus digeste et plus agréable à suivre. Par contre si vous connaissez déjà l’histoire et que vous voulez découvrir une autre adaptation de ce roman, je recommande fortement celle de 1983 (notamment tous les passages entre Jane et Mr Rochester). Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter un bon visionnage.

BONUS: Je ne sais combien de temps ces information resteront valables, mais il est possible de visionner gratuitement des adaptations en VO depuis la plateforme Youtube. Voici quelques liens pour y accéder:

La version avec Orson Wells en 1944

La version de 1970

La version avec Timothy Dalton de 1983 (ma préférée)

La version de 1997 (et l’un des rares films qui développe un peu les derniers chapitres)

!SPOILER!

* Les blessures de Mr Rochester ne sont jamais aussi visibles que dans cette version. C’est l’une des seules (selon mes souvenirs) où l’on voit qu’il a perdu sa main lors de l’incendie.

** La plupart des films s’arrête aux retrouvailles entre Mr Rochester et Jane. Elle est vivante, il retrouve son amour, bisou et générique de fin. Or dans le livre, Jane bataille et joue de la jalousie de Mr Rochester pour lui redonner goût à la vie et à l’amour (et aux punchlines bien senties). C’est après les retrouvailles qu’il la demande en mariage. Ces moments où Jane le titille pour lui redonner confiance en lui et en son amour sont touchants. Et je trouve dommage qu’ils soient souvent passés sous silence.

On ne meurt qu’une fois et c’est pour si longtemps (Patrick Pelloux)

Photographe : © Stéphane de Bourgies

Synopsis : Délaissant momentanément nos maux contemporains, qui forment son quotidien de médecin urgentiste, Patrick Pelloux se penche ici sur de curieux patients : quasi morts, et tous illustres. Et si leur agonie en disait plus sur l’époque que l’époque elle-même ? Partant de cette intuition, Patrick Pelloux s’est lancé dans une recherche inédite, à la fois médicale et historique : retracer les derniers moments de ces personnalités qui ont fait l’Histoire. Le résultat en est une trentaine de chroniques – de Jésus à Churchill -, écrites d’une plume aussi précise qu’un bistouri. Au gré des époques, une promenade passionnante au chevet des grands hommes

L’avis de la mythographe : J’ai découvert ce livre en écoutant l’intervention de Patrick Pelloux dans le podcast Nouvelle École d’Antonin Archer ( à écouter ici). Je connaissais l’urgentiste qui passe régulièrement à la télévision pour parler des dysfonctionnements des hôpitaux. Mais dans le podcast, Patrick Pelloux parle entre autre de son premier livre, On ne meurt qu’une fois et c’est pour si longtemps. Ici, point d’appel à l’aide des hôpitaux mais l’histoire des derniers jours de grands personnages de l’Histoire. Je ne sais pourquoi mais j’avais le souvenir que l’auteur racontait des morts « cons ». Je pense que si elle le sont c’est à ses yeux de médecin.

Ce livre est un recueil d’histoires racontant les derniers instants d’un personnages de l’histoire, le tout sous l’angle médical. Comment furent les derniers instants de Louis XV ou ceux de Gustave Flaubert? Ce livre est intéressant, surtout dans la partie XIXe siècle car si je connais Zola et ses ouvrages, je ne connaissais pas sa mort. De même pour Flaubert ou Balzac et j’en passe. Cependant il me semble important de préciser que ce livre est écrit sous l’angle médical, et donc en détails. Donc il faut s’attendre à de la précision dans l’état du mourant (et pour les cas des Louis XIII à Louis XV c’est vraiment peu ragoutant). Donc âmes sensibles, s’abstenir.

Mon bémol se situerait sur la question du contexte des morts et des sources. En effet, Patrick Pelloux replace souvent l’identité et le contexte de la mort. L’idée est bonne (voir indispensable) pour la compréhension du lecteur néophyte. Cependant, c’est un peu simpliste. Ça m’a sauté aux yeux pour les chapitres autour d’Henri III et Charles IX. C’est une période des guerres de religion que je maitrise et le récit de la Saint Barthélémy est peu orienté contre Catherine de Médicis. Mais ça reste un détail car le plus important le plus étudié par l’auteur, c’est le côté médical.

Autre petite remarque, les sources! Alors Patrick Pelloux n’est pas un historien alors évidement il n’a pas les mêmes codes d’écriture. Il y a une bibliographie donc je ne nie pas son travail de recherche. Et ce n’est pas un ouvrage scientifique, mais de la vulgarisation donc on est pas obligé de mettre des notes de bas de pages avec les sources. Mais (il y a toujours un « mais ») parfois, ça manque d’un peu de sources dans le récit. J’aurais aimé une mention que c’est tel chirurgien qui a relaté ce qu’il a vu par exemple. Mais je chipote un peu.

Verdict : C’est un livre qui nous raconte l’histoire de grands personnages sous un angle différents : les circonstances de la mort. C’est excellent pour voir à quel point la médecine a fort heureuse progressé. C’est aussi intriguant de mettre en parallèles les informations qu’on apprend face aux images qu’on a en mémoire. Louis XIV n’était pas aussi parfaitement beau que dans les films ou les tableaux par exemple. Par contre, faites attention, si vous ne supportez pas le sang et le pus, ce livre n’est pas fait pour vous.

Histoire de Flore: La menthe

La connaissance des plantes n’est pas qu’une question de botanique, mais aussi de mythologie. De tous temps, les Hommes ont imprégné de récits et de mythes les plantes qui les entourent. Dans la rubrique « Histoire de Flore »  des plantes nous livrent des secrets de leurs origines, leurs capacités médicinales ou rituelles…  Vous pouvez retrouver d’anciennes chroniques sur le site Echosciences Occitanie (en cliquant ici) Cette semaine, penchons-nous sur une histoire autour de la menthe

Mentha spicata L. « Nana », Menthe marocaine Nanah

Rafraichissant nos étés, la menthe aromatise nos citronnades et nos mojitos. Elle est la star de nos boissons mais qui sait depuis quand elle ravit nos papilles et nos narines? Connue depuis l’Antiquité, les grecs anciens qui lui connaissaient de nombreuses vertus curatives. Et pourtant elle était considérée comme une plante funèbre. Pour comprendre pourquoi, il faut se pencher sur la légende autour de sa création.

Dans les temps anciens, les dieux de l’Olympe régnaient sur un monde où les hommes et êtres immortels se côtoyaient. Dans le monde souterrain, existait une nymphe nommée Minthé, fille de Cocyte un des fleuves des Enfers . Cette belle immortelle sentait une si bonne odeur qui marquait son passage. Sa beauté ne laissa pas indifférent un dieu redouté de l’Olympe : Hadès, dieu des morts. Les deux êtres divins entamèrent une liaison.

Mais le seigneur du royaume des Enfers fut pris d’un coup de foudre pour sa nièce Perséphone. Hadès enleva la jeune déesse et l’épousa en fit la reine de son funèbre royaume contre son gré (voir Histoire de Flore #5: le côté obscur de la grenade). Minthé, rejetée, au comble de la jalousie, ne cacha pas sa colère. Elle se moqua ouvertement de sa rivale, racontant notamment que Hadès se lasserait de la belle Perséphone et la répudierait. Et un jour, c’en fût trop ! Dans un excès de colère Perséphone piétina sa rivale et transforma son cadavre en une plante verte qui conserva l’odeur de Minthé, cette fameuse odeur de menthe.

L’ironie de l’histoire, pour Perséphone, c’est que cette rivale qu’elle a voulu faire faire disparaître des mondes souterrains est à présent un indispensable du monde terrestre. Venue des Enfers, Minthé devenue menthe offre à nos préparations un petit goût de Paradis .

Sources :

Ovide, Métamorphoses (L. X, v.728),

Oppien, De piscat, (L.III, v.484)

Strabon, Géographie (L. VIII, 3, v.529)

Laure de Chantal, Le jardin des dieux, Flammarion, Paris, 2015

Guy Ducourthial, Petite flore mythologique, Belin, Paris, 2014

Daux Georges. Interdiction rituelle de la menthe. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 81, 1957. pp. 1-5. (Lien)

Iconographie :

Photo de menthe : @MarieNonclercq

La faucheuse aime l’originalité : les enfants de Jeanne d’Albret

L’Histoire de France est truffée de grands personnages avec des destins incroyables. Et puis il y a les autres…

Antoine de Bourbon et Jeanne d’Albret, estampe de REVERDY Georges et ROVILLE Guillaume, 3e quart du XVIe siècle, Musée national du château de Pau
Henri IV, dessin de François Quesnel, 1602, Bibliothèque nationale de France

Jeanne d’Albret et Antoine de Bourbon sont les heureux parents d’un des rois les plus célèbres de l’Histoire de France : Henri IV. Sa légende et sa postérité ont éclipsé les autres enfants du couple. Leur union a pourtant donné naissance chronologiquement à Henri, puis Henri (grande originalité des prénoms), Louis-Charles, Madeleine et enfin Catherine.

Henri (n°2) est devenu roi de France et Catherine finit par se marier avec Henri de Lorraine après avoir gouverné les terres familiales. Malheureusement pour Jeanne et Antoine, Madeleine n’a pas survécu à la naissance. De même, Henri et Louis-Charles n’ont pas dépassé leurs 3ans. On pourrait penser que se sont des maladies qui ont emporté les pauvres enfants, dans une période où la mortalité infantile était importante. Et pourtant c’est la bêtise humaine qui précipita les garçonnets auprès de la Faucheuse.

En 1553, Jeanne d’Albret, enceinte, a quitté son fils adoré, Henri duc de Beaumont, pour suivre son époux au plus près des conflits contre Charles Quint. Elle a confié son premier né, qu’elle surnomme « le petit mignon », à son ancienne gouvernante: Aymée de la Fayette. La vieille femme est efficace mais a une obsession : le Froid. Ce dernier est très présent et est responsable de problème de santé chez les enfants comme chez les adultes. Aymée de la Fayette le redoute plus que tout, d’autant plus qu’elle a la responsabilité de la vie de l’héritier au trône de Navarre. Pour éviter que le froid ne touche le bébé, elle l’emmaillote fermement dans des linges et le laisse s’endormir dans une pièce surchauffée, sous prétexte « qu’il vaut mieux suer que trembler de froid ». Le 20 aout 1553, Henri, âgé de moins de 2ans, meurt asphyxié, pour le grand malheur de sa mère.

Louis-Charles de Bourbon, comte de Marle, Dessin de François Clouet, 3e quart du XVIe siècle, Musée Condé, Chantilly

Quelques mois après cette perte tragique, Jeanne met au monde, son deuxième enfant, encore un fils, fort et robuste: le futur Henri IV. Jeanne tombe de nouveau enceinte et donne une fois encore naissance à un garçon, bien portant : Louis Charles, Comte de Marle. Mais là encore le destin ou la Faucheuse ne l’entendait pas de cet avis. En novembre 1557, l’enfant a deux ans et demi. Il est gardé par une nourrice, comme le furent ses frères avant lui. Et en un jour de novembre, sa nourrice s’amuse avec un gentilhomme de la cour. Ils se lancent ou se passent l’enfant à travers une fenêtre ouverte. L’ambiance est bonne, tout le monde rit quand soudain l’un d’entre eux lâcha l’enfant, Louis-Charles est projeté sur le sol où il se froisse une côte. De peur de la réaction de Jeanne d’Albret si elle apprenait l’incident, la nourrice le garde secret n’apportant pas de soin à l’enfant. Et celui-ci décède de ses blessures internes quelques jours plus tard.

Jeanne d’Albret a donc perdu deux enfants suite à une certaine absurdité humaine. Est-ce un signe du destin pour favoriser la montée sur le trône d’Henri (n°2) sans déclarer de guerre de successions? Ou peut être que la grande faucheuse se laisse un quota de morts un peu absurde pour nous faire rire des siècles plus tard?

Jeanne d’Albret Reine de Navarre, Attribué à François Cloué, vers 1570, Musée Condé, Musée de Chantilly

Sources

Henri IV, Jean Pierre Babelon, Fayard, Poitier, 1982

Jeanne d’Albret la mère passionnée d’Henri IV, Françoise Kermina, Perrin, 1998

Notice de la base Joconde de l’estampe de Jeanne d’Albret et Antoine de Bourbon : ici

Notice de la base Joconde du tableau de Jeanne d’Albret:ici

© Arnaudet ; © Réunion des musées nationaux

Histoire de Flore : Des mûres couleur sang

La connaissance des plantes n’est pas qu’une question de botanique, mais aussi de mythologie. De tous temps, les Hommes ont imprégné de récits et de mythes les plantes qui les entourent. Dans la rubrique « Histoire de Flore »  des plantes nous livrent des secrets de leurs origines, leurs capacités médicinales ou rituelles…  Vous pouvez retrouver d’anciennes chroniques sur le site Echosciences Occitanie (en cliquant ici) Cette semaine, penchons-nous sur une histoire autour du mûrier.

Mûrier blanc (Morus Alba.L)

Deux jeunes gens qui s’aiment alors que leurs familles se détestent et qui finissent par se suicider ne pouvant vivre l’un sans l’autre. Cela vous rappelle quelque chose? Et non, le sujet de cet article n’est pas Roméo et Juliette! Au contraire c’est ce qui inspira le célèbre Shakespeare qui va nous intéresser et nous permettre de comprendre pourquoi selon la mythologie les mûres ont cette couleur sombre.

Imaginez-vous, deux jeunes gens vivant dans la Babylone antique. Pyrame et Thisbée étaient deux jeunes gens d’une beauté à couper le souffle. Personne ne pouvait surpasser leur beauté dans tout l’Orient. Le sort voulu que cette jeune femme et ce jeune homme soient voisin. Mais voisinage étant souvent synonyme de querelle, leurs familles se détestaient. Les jeunes gens grandirent en apprenant à se connaitre mais l’idée d’un mariage était inimaginable pour leurs familles respectives. Alors, le couple se forma secrètement, s’exprimant par des gestes discrets et des regards furtifs. Pour se parler, les deux amoureux utilisaient une brèche secrète dans le mur mitoyen de leurs maisons. Thisbée et Pyrame se parlaient, se languissant de ne pouvoir se voir, se toucher. Un jour, s’en fut trop pour les deux amants! Ils décidèrent de fuir les griefs familiales et de vivre leur amour librement. Ils se donnèrent rendez-vous la nuit près du tombeau de Ninos, près du murier aux fruits blancs et d’une source d’eau pure.

Thisbé, John Waterhouse, 1909, Collection privée

Thisbé, couverte de son voile, fut la première à arriver sous le mûrier. Son amour pour Pyrame lui avait insufflé le courage de s’échapper de la surveillance de ses parents. Soudain, elle fut surprise par un grondement. Une lionne apparu, la gueule maculée du sang d’un bœuf qu’elle venait de dévorer. Alors que Thisbé prit peur et quitta les lieux, le fauve se dirigea vers la source d’eau. Une fois désaltéré, le félin remarqua le voile abandonné par Thisbé dans sa fuite. S’amusant quelques instants la lionne déchira, mordu et souilla du sang qu’il restait sur sa gueule le morceau d’étoffe, avant de retourner s’enfoncer dans la nuit.

Thisbé fuyant, effrayée par la lionne, J.W. Baur, 1641-1700

C’est ce moment que choisit Pyrame pour arriver au pied du murier aux fruits blancs. Le jeune homme découvrit avec horreur le voile de sa bien-aimée lacéré et taché de sang ainsi que les traces de pattes félines sur le sol. Persuadé d’avoir perdu Thisbé, dévorée par un fauve, il s’empara des morceaux de tissus et s’écria ces mots : « […] Thisbé ! C’est moi qui fus ton assassin ! C’est moi qui t’ai perdue ! Infortunée ! Je te pressai de venir seule, pendant la nuit, dans ces lieux dangereux ! et n’aurais-je point dû y devancer tes pas ! Ô vous, hôtes sanglants de ces rochers, lions ! venez me déchirer, et punissez mon crime. Mais que dis-je ? les lâches seuls se bornent à désirer la mort  » A ces mots, il se saisit de son épée et se transperça le cœur. Avec douleur, il retira la lame, laissant jaillir un flot de sang s’écoulant sur les racines du mûrier, dont les fruits blancs se mirent à rougir.

Alors que Pyrame attendait la mort, Thisbé revint vers le lieu de rendez-vous, craignant de le faire attendre. Elle le chercha des yeux et le découvrit, baignant dans son sang sous le murier. Dans un cri d’horreur et de douleur, elle se jeta sur Pyrame et couvrit son corps de baisers et de larmes. Un dernier élan de vie, permit au jeune homme d’ouvrir les yeux pour voir Thisbé avant de les refermer à tout jamais. La jeune femme aperçut alors les morceaux de son voile déchiré et l’épée encore humide du sang de Pyrame et comprit la mortelle méprise. S’emparant de l’arme, elle s’écria : « Malheureux ! c’est donc ta main, c’est l’amour qui vient de t’immoler ! Eh bien ! n’ai-je pas aussi une main, n’ai-je pas mon amour pour t’imiter et m’arracher la vie ? Je te suivrai dans la nuit du tombeau. On dira du moins, elle fut la cause et la compagne de sa mort. […] Et toi, arbre fatal, qui de ton ombre couvres le corps de Pyrame, et vas bientôt couvrir le mien, conserve l’empreinte de notre sang ! porte désormais des fruits symboles de douleur et de larmes, sanglant témoignage du double sacrifice de deux amants « 

Pyrame et Thisbé, anonyme, Musées de la Ville de Saintes

Thisbé s’empara de l’arme de Pyrame et la plongea dans son cœur avant de s’effondrer morte sur le corps de son bien-aimé. Au matin, Les pères des jeunes gens, touchés par leur histoire, joignirent leurs cendres en une seule et même urne pour que le couple soit uni dans la mort pour l’éternité. Les dieux, ému par ce couple exaucèrent son vœu : les mûres du murier aux fruits blancs devenus se teintèrent d’une couleur sombre et funeste.

Mort de Pyrame et Thisbé, Laurent de La Hyre,

Ce mythe est ce qu’on appelle un récit « étiologique ». Son but est de trouver un sens ou une origine à une situation que l’on explique pas. Ovide avec ces Métamorphoses utilise beaucoup ce procédé. Ici, le sujet de l’histoire n’est pas comme on pourrait le penser Pyrame et Thisbé mais la transformation des fruits du mûrier, passant du blanc au pourpre. La postérité et les nombreuses reprises et réécritures de ce mythe ont souvent passé sous silence cette dimension explicative. Si bien que dans les tableaux qui représentent la scène, les mûres rouges sang ne sont pas présentes. L’histoire d’amour tragique a pris le pas sur la métamorphose du mûrier, laissant celle ci comme une simple anecdote. Et pourtant, qui pourrait se douter en goutant ces fruits si délicieux, qu’ils portent en eux l’histoire d’un couple qui n’ayant pas pu s’aimer dans le monde des vivants se retrouvèrent dans celui des morts.

Sources

Ovide, Les Métamorphoses, IV, 55-166

Jacques Brosse, La mythologie des arbres, Editions Payot &Rivages, Paris, 1993.

Laure de Chantal, Le jardin des dieux, Flammarion, Paris, 2015

Lien de la traduction d’Ovide : Remacle.org

Crédit Photo:

Photo du mûrier blanc par Vladimer Shioshvili

Gravure de Thisbé fuyant la Lionne : © Herzog Anton Ulrich-Museum Braunschweig

Tableau anonyme de Pyrame et Thisbé : © Musées de la Ville de Saintes, Alienor.org, Conseil des Musées – Vincent Lagardère

Dessin de la mort de Pyrame et Thisbé: Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Thierry Le Mage

Histoire de Flore : Le Tilleul

La connaissance des plantes n’est pas qu’une question de botanique, mais aussi de mythologie. De tous temps, les Hommes ont imprégné de récits et de mythes les plantes qui les entourent. Dans la rubrique « Histoire de Flore »  des plantes nous livrent des secrets de leurs origines, leurs capacités médicinales ou rituelles…  Vous pouvez retrouver d’anciennes chroniques sur le site Echosciences Occitanie (en cliquant ici) Cette semaine, penchons-nous sur une histoire autour du tilleul.


Tilia platyphyllos : Tilleul à grandes feuilles

Laissez-moi vous emmenez dans les contrées de Thessalie, en Grèce centrale. Imaginez-vous  dans un temps lointain où la Terre est peuplée par des êtres divins capables d’exploits et de magie. Un monde où les dieux de l’Olympe ne n’existaient pas encore, un monde gouverné par leurs parents, les Titans! À leur tête, Cronos prit le pouvoir en émasculant et détrônant son père Ouranos. Marié à la Titanide Rhéa, il vivait dans la peur qu’un de ses enfants le renverse à son tour. Pour éviter ce problème, il avala systématiquement tous ses enfants dès la naissance. Tous sauf le petit Zeus. Cronos pensait l’avoir dévoré, mais il avait été dupé par son épouse qui lui donna une pierre entourée de langes.

Cronos avalant un rocher à la place de son film Zeus, Case extraite du tome 5 du manga Save me Pythie d’Elsa Brants

Pendant que le futur dieu de la foudre grandissait caché, Cronos fut pris de désir pour une jeune Océanide, la belle Philyra. Il se rendit sur l’île de Philyréide, où résidait la fille du Titan Océan et la séduit. Le couple infidèle s’aimait quand ils furent découverts par Rhéa en pleine action au lit. L’amant infidèle, se transforma en étalon à l’épaisse crinière et fuit les lieux. Certains racontent même que pour tromper les soupçons de sa femme, il avait déjà pris la forme d’un cheval pour s’unir à Philyra.

Son amant disparu, la jeune océanide honteuse quitta son île pour se réfugier dans des montagnes. L’histoire aurait pu en rester là, mais la jeune nymphe portait en elle le fruit de cette union divine. Lorsqu’elle accoucha, Philyra fut frappée de surprise mais surtout d’horreur. Son enfant n’avait pas deux jambes mais quatre pattes. Son fils Chiron était né moitié divin et moitié cheval : elle avait enfanté d’un centaure. Considérant cet enfant comme un monstre, elle appela et supplia son père le Titan Océan, de l’aider à échapper à la honte. Il la transforma en arbre, le tilleul.

Philyra et Saturne sous la forme d’un cheval ailé, Parmigiano, étude à la plume, XVIe siècle,

Le choix de cet arbre n’est pas anodin. En effet, en Grèce et en Crête, le tilleul était un arbre médicinal reconnu depuis l’époque archaïque. Ses fleurs étaient réputées pour être utilisées dans l’un des plus anciens remède connu du monde grec. Si bien qu’au Ier siècle de notre ère, Pline l’Ancien la mentionne dans son livre Histoire Naturelle. Il conseille, par exemple, de faire mâcher les feuilles de tilleul aux enfants victimes d’aphtes. Mais ce n’est pas tout, puisqu’il lui attribue aussi des effets diurétiques, des effets bénéfiques sur la régulation sanguine et les menstruations, sur les inflammations des yeux, sur les ulcères et qui accélèrerait les cicatrisations. Une plante multi-usage dont on louait les atouts depuis quasiment la nuit des temps.

Pour Jacques Brosse, spécialiste de la mythologie des plantes, le choix du tilleul est une référence à un très ancien culte rendu à cet arbre aux propriétés curatives et divinatoires. En effet, l’écorce fine de l’arbre pouvait servir à la fabrication de papier, qui déchiré en bandes, servait à la pratiquer la divination. Or, le don de soigner et celui de prédire l’avenir sont deux dons que l’on retrouve chez le centaure Chiron mais surtout chez sa fille Ocyrhoé. S’il tient son immortalité divine et son aspect chevalin de son père Cronos, on peut relier ses capacités ses connaissances botaniques et médicinales à sa mère devenue arbre guérisseur.

Le centaure Chiron, d’après Filippino Lippi, XVe siècle, Musée des Beaux Arts, Chambéry

Si un jour vous vous baladez sur le Mont Pélion en Grèce, pensez à Chiron qui y passa sa vie. Et si non loin d’une grotte vous tombez sur un tilleul, soyez respectueux, il est possible que se soit Philyra, aimée de Cronos et mère malheureuse du plus fameux et sage des centaures.

Sources

Apollonios de Rhodes, Les Argonautiques, Livre II, 1231-1241

Pline l’Ancien, Histoire naturelle, Livre XXIII-XXIV,

Hygin, Fables, 138

Germaine Guillaume-Coirier, « Chiron Phillyride » , Kernos, numéro 8 , 1995, p113-122

Jacques Brosse, La mythologie des arbres, Editions Payot et Rivages, Paris, réédition de 20017

Crédit Photographique

Photo du Tilleul : Jean-Pol GRANDMONT

Etude de Parmigiano: Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

Peinture de Filippino Lippi: Photo (C) RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier

Atalante et Hippomène : Une course à la vie à l’amour

Laissez-moi vous conter une histoire qui vous emmènera sur les terres de la Grèce antique. Imaginez-vous un temps où vous pourriez croisez les plus grands héros, tel que Jason, Achille ou Héraclès. Parmi tout ces héros de prestiges, se trouve une jeune femme qui n’avait rien à envier à ses contemporains masculins : Atalante.

Atalante, Pierre Lepautre, 1703-05, Musée du Louvre, Paris

L’histoire de cette héroïne est riche et multiple, concentrons-nous sur un morceau de sa légende, celui de la course aux trois pommes d’Or. Atalante vivait de chasse un arc à la main, arpentant les forêts de Boétie, une région de Grèce centrale. Son père Schœnée souhaitait la marier. Mais la jeune femme ne l’entendait de cette oreille, peu encline à perdre sa liberté. Pourtant elle ne manquait pas de prétendants, au contraire. Elle imposa donc une condition pour les départager et retarder l’échéance: elle n’épouserait que celui qui pourrait la vaincre à la course, sa spécialité. Gare aux perdants, la défaite sera sanglante.

Atalante victorieuse, Pascal Dagan-Bouveret, 1874, Musée d’Art et d’Histoire de Melun

Nombreux furent ceux qui tentèrent leur chance. Mais ils n’obtinrent qu’un aller-simple pour les Enfers. Alors qu’un prétendant de plus perdait la vie, un jeune homme, Hippomène observait la scène. Ce petit-fils de Poséidon, s’amusait de voir de ces hommes qui couraient vers la mort pour une femme. Et puis il l’aperçut: le coup de foudre! Elle était si belle, si envoutante. Alors comme tant d’autres avant lui, il voulut relever ce défi pour obtenir la main de cette vierge farouche. Pour la première fois de sa vie, Atalante fut troublée par ce concurrent. Son cœur n’était pas certain de vouloir voir tomber la tête de ce beau jeune homme. Il était si jeune! Il ne méritait pas de mourir, mais elle ne pouvait pas se permettre de perdre. Elle tenta de le faire fuir, mais Hippomène persista. S’il échouait à la vaincre c’est que les dieux ne voulaient pas de leur union. Sur la ligne de départ, il implora Aphrodite de lui venir en aide. La déesse de l’Amour et de la volupté n’appréciait pas ceux qui comme Atalante refusaient les plaisirs de la chair. Voyant une occasion de faire succomber l’éternelle célibataire, elle apparut aux yeux du jeune homme et lui remit trois pommes d’or. Provenant du jardin des Hespérides, ces fruits étaient si beaux qu’il était impossible pour un être humain de ne pas vouloir les posséder.

Hippomène et Atalante, Guido Reni, 1618-1619, Musée Capodimonte, Naples

La course commença, et comme toujours Atalante prit la tête. Hippomène lança devant elle, la première pomme d’or. Surprise, la jeune femme ne put s’empêcher de s’arrêter. Elle récupéra la pomme pendant que son concurrent la dépassait. Très vite la  jeune femme reprit sa course et la première position. Hippomène recommença l’opération une seconde fois, et se rapprochant un peu plus de son objectif. Mais Atalante le dépassa encore une fois. La ligne d’arrivée se rapprochait et il ne restait plus qu’une seule pomme. Hippomène envoya la pomme sur le côté, hors du champ de la course. Atalante dut faire un écart pour aller chercher le troisième fruit permettant au jeune homme de prendre suffisamment d’avance. Malgré ses efforts, la jeune femme ne put rattraper son retard et dut assister à la victoire de son concurrent. Atalante avait perdu son pari, et accepta de se marier avec ce jeune homme rusé. Hippomène était heureux d’avoir pu conquérir le cœur de celle qu’il aimait. Sa joie était si intense qu’il oublia de prendre le temps de remercier Aphrodite à l’origine de ce miracle. Vexée, la déesse inspira au couple de jeunes mariés, une furieuse envie de luxure. Les amants se précipitèrent dans le lieu le plus proche pour s’aimer. Mais c’était un petit temple dédié à Hécate, une déesse mystérieuse et imprévisible. Face au sacrilège commis, la déesse furieuse transforma le couple en lion et lionne qu’elle attela à son char en guise de punition éternelle.

La course entre Hippomène et Atalante, Noël Hallé, 1762-1765, Musée du Louvre, Paris

La première mention de cette histoire remonte au VIIe siècle avant notre ère dans le Catalogue des femmes attribué à Hésiode. Dans cette version, c’est le père d’Atalante qui invente cette épreuve pour trouver le prétendant idéal. Et ce n’est pas Hécate mais Zeus qui transforme le couple d’amants ayant profané son temple. Ce dernier détail est rajouté par Ovide, dans son fameux recueil des Métamorphoses.

Cette histoire, qu’elle qu’en soit les auteurs, nous montre une Atalante qui dédaigne Aphrodite au profit d’Artémis. Or se mettre à dos un dieu en le négligeant ou en l’offensant est très dangereux. Ulysse, par exemple, subit la colère de Poséidon après avoir crevé l’œil unique du Cyclope Polyphème, fils du dieu marin. Il subira dix années d’épreuves avant de pouvoir retourner auprès de son épouse Pénélope. Dans notre cas, les deux jeunes gens outragent Aphrodite à travers le célibat d’Atalante, puis par l’absence d’offrandes de remerciement. L’affront est encore poussé plus loin avec l’acte charnel commis dans un temple, provoquant leur métamorphose en bêtes sauvages. Cette histoire est un rappel pour les grecs anciens que les dieux sont puissants et qu’il ne faut pas oublier de les respecter sous peine de subir une punition souvent fatale. Hippomène aurait peut être du y penser avant de lancer ses pommes d’amour.


Sources : 

Théocrite, Idylles, Livre I, 40-42

Ovide,  Les métamorphoses, Livre X, 560-739

Emilie Druilhe, Farouche Atalante. Portrait d’une héroïne grecque antique, Presses universitaires de Rennes, 2016

Sources iconographiques :

http://notesdemusees.blogspot.com/2008/07/melun.html

Atalante, Pierre Lepautre, 1703-05, Musée du Louvre © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons (lien)

Atalante et Hippomène par Guido Reni (lien)

Rhodopis, une Cendrillon égyptienne

Laissez-moi vous conter une histoire qui vous emmènera dans les terres lointaines de l’Égypte Ancienne. Un temps où les rives du Nil sont gouvernées par l’incarnation du dieu Horus sur Terre : Pharaon. Je vous parle d’un temps, où les dieux se manifestent auprès des humains à travers des signes et des présages.

Rhodopis et le roi Psammetique, Tapisserie, 1625-1650, Fine Arts Museums of San Francisco

Tels les fées sur le berceau de la Belle au Bois dormant, les dieux égyptiens ont changé le destin de la jeune et belle Rhodopis. Certains disent qu’elle était une courtisane venue de Grèce, d’autres racontent qu’elle était une libyenne. Tous s’accordent pour louer le teint de rose de la jeune femme.

Un jour, alors que la demoiselle prenait un bain, dans la cité de Naucratis, un faucon s’empara d’une de ses chaussures que tenait une de ses servantes. Le rapace parcourut alors plus de 150km jusqu’à la capitale Memphis, pour finalement libérer la sandale sur les genoux du Pharaon qui rendait la justice dans le jardin de son palais.

Le souverain d’Égypte est frappé de ce prodige qu’il interprète comme un message des dieux. Il fait alors rechercher dans toute l’Égypte la femme à qui appartient ce soulier aux proportions incroyablement parfaites.  C’est ainsi qu’à Naucratis, la belle Rhodopis est retrouvée puis envoyée à Memphis auprès du pharaon qui en tombe éperdument amoureux. Et lorsque fut venu le temps pour Rhodopis de rejoindre le royaume des morts et passer devant le jugement d’Osiris, le pharaon érigea pour celle que les dieux lui avaient envoyée un fabuleux monument funéraire, une pyramide. 

 

Vue Nord Ouest de la Pyramide de Mykérinos

Cette histoire nous a été transmise par des auteurs grecs. Strabon est le premier, au début du Ier siècle de notre ère à nous parler de Rhodopis, et son histoire digne de Cendrillon. Dans son ouvrage, La Géographie, il décrit l’Égypte et notamment les fameuses pyramides de Gizeh. Lorsque le géographe arrive à la 3e, celle de Mykérinos, dernier pharaon de la IVe dynastie, vers 2500 avant notre ère, il mentionne alors une légende urbaine. La pyramide ne serait pas le tombeau d’un pharaon mais d’une courtisane grecque Doricha connue pour avoir été la maitresse du frère de la poétesse Sappho qui était alors négociant en vin passant par la cité de Naucratis. Strabon ajoute que certains nomment la courtisane Rhodopis et lui attribue cette histoire de sandale volée par un aigle.

Un siècle après Strabon, Claude Elien, sans n’être jamais sorti d’Italie, raconte cette même histoire de cette courtisane, d’une beauté sans pareille qui alors qu’elle allait aux bains se fit dérober sa chaussure des mains de sa suivante par un aigle, qui la déposa aux pieds du pharaon Psammétique Ier (-664 à -610 av JC).

Comment ne pas penser à ces images de la version de Cendrillon par Disney?

Ces auteurs ne sont pas dupes. Ils ont conscience que cette histoire n’est que légende urbaine, « une fable » comme le dit Strabon. Mais ils rapportent cette histoire, qui circulerait parmi le peuple d’Égypte concernant cette pyramide. La vérité est moins enchanteresse, Rhodopis n’est pas la propriétaire du tombeau de la 3e pyramide de Gizeh. Si Rhodopis est cette fameuse Doricha, alors elle vécut au Vie siècle avant notre ère. Or la pyramide de Mykérinos aurait été construite autour de 2500 av JC. De plus Naucratis est une cité créée au VIe siècle avant notre ère qui donc n’existait au pas au moment de la construction de la pyramide.

Cette histoire semble être la plus ancienne version de Cendrillon qui ait été recensée. Ni Strabon, ni Claude Elien ne purent nous dire si comme dans le conte, Rhodopis et son pharaon vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Sources :

Strabon, Géographie, Livre XVII, 33,

Claude Elien, Histoires diverses, Livre XIII, 6

Jacq C. Ces femmes qui ont faits l’Égypte, XO édition,201

Van de Walle B. La « Quatrième Pyramide » de Gizeh et la légende de Rhodopis. In: L’antiquité classique, Tome 3, fasc. 1, 1934. pp. 303-312.

Iconographie :

https://art.famsf.org/rhodopis-and-king-psammeticus-seven-wonders-world-series-194081

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Menkaures_Pyramid_Giza_Egypt.jpg#/media/File:Menkaures_Pyramid_Giza_Egypt.jpg