Histoire de Flore : Des mûres couleur sang

La connaissance des plantes n’est pas qu’une question de botanique, mais aussi de mythologie. De tous temps, les Hommes ont imprégné de récits et de mythes les plantes qui les entourent. Dans la rubrique « Histoire de Flore »  des plantes nous livrent des secrets de leurs origines, leurs capacités médicinales ou rituelles…  Vous pouvez retrouver d’anciennes chroniques sur le site Echosciences Occitanie (en cliquant ici) Cette semaine, penchons-nous sur une histoire autour du mûrier.

Mûrier blanc (Morus Alba.L)

Deux jeunes gens qui s’aiment alors que leurs familles se détestent et qui finissent par se suicider ne pouvant vivre l’un sans l’autre. Cela vous rappelle quelque chose? Et non, le sujet de cet article n’est pas Roméo et Juliette! Au contraire c’est ce qui inspira le célèbre Shakespeare qui va nous intéresser et nous permettre de comprendre pourquoi selon la mythologie les mûres ont cette couleur sombre.

Imaginez-vous, deux jeunes gens vivant dans la Babylone antique. Pyrame et Thisbée étaient deux jeunes gens d’une beauté à couper le souffle. Personne ne pouvait surpasser leur beauté dans tout l’Orient. Le sort voulu que cette jeune femme et ce jeune homme soient voisin. Mais voisinage étant souvent synonyme de querelle, leurs familles se détestaient. Les jeunes gens grandirent en apprenant à se connaitre mais l’idée d’un mariage était inimaginable pour leurs familles respectives. Alors, le couple se forma secrètement, s’exprimant par des gestes discrets et des regards furtifs. Pour se parler, les deux amoureux utilisaient une brèche secrète dans le mur mitoyen de leurs maisons. Thisbée et Pyrame se parlaient, se languissant de ne pouvoir se voir, se toucher. Un jour, s’en fut trop pour les deux amants! Ils décidèrent de fuir les griefs familiales et de vivre leur amour librement. Ils se donnèrent rendez-vous la nuit près du tombeau de Ninos, près du murier aux fruits blancs et d’une source d’eau pure.

Thisbé, John Waterhouse, 1909, Collection privée

Thisbé, couverte de son voile, fut la première à arriver sous le mûrier. Son amour pour Pyrame lui avait insufflé le courage de s’échapper de la surveillance de ses parents. Soudain, elle fut surprise par un grondement. Une lionne apparu, la gueule maculée du sang d’un bœuf qu’elle venait de dévorer. Alors que Thisbé prit peur et quitta les lieux, le fauve se dirigea vers la source d’eau. Une fois désaltéré, le félin remarqua le voile abandonné par Thisbé dans sa fuite. S’amusant quelques instants la lionne déchira, mordu et souilla du sang qu’il restait sur sa gueule le morceau d’étoffe, avant de retourner s’enfoncer dans la nuit.

Thisbé fuyant, effrayée par la lionne, J.W. Baur, 1641-1700

C’est ce moment que choisit Pyrame pour arriver au pied du murier aux fruits blancs. Le jeune homme découvrit avec horreur le voile de sa bien-aimée lacéré et taché de sang ainsi que les traces de pattes félines sur le sol. Persuadé d’avoir perdu Thisbé, dévorée par un fauve, il s’empara des morceaux de tissus et s’écria ces mots : « […] Thisbé ! C’est moi qui fus ton assassin ! C’est moi qui t’ai perdue ! Infortunée ! Je te pressai de venir seule, pendant la nuit, dans ces lieux dangereux ! et n’aurais-je point dû y devancer tes pas ! Ô vous, hôtes sanglants de ces rochers, lions ! venez me déchirer, et punissez mon crime. Mais que dis-je ? les lâches seuls se bornent à désirer la mort  » A ces mots, il se saisit de son épée et se transperça le cœur. Avec douleur, il retira la lame, laissant jaillir un flot de sang s’écoulant sur les racines du mûrier, dont les fruits blancs se mirent à rougir.

Alors que Pyrame attendait la mort, Thisbé revint vers le lieu de rendez-vous, craignant de le faire attendre. Elle le chercha des yeux et le découvrit, baignant dans son sang sous le murier. Dans un cri d’horreur et de douleur, elle se jeta sur Pyrame et couvrit son corps de baisers et de larmes. Un dernier élan de vie, permit au jeune homme d’ouvrir les yeux pour voir Thisbé avant de les refermer à tout jamais. La jeune femme aperçut alors les morceaux de son voile déchiré et l’épée encore humide du sang de Pyrame et comprit la mortelle méprise. S’emparant de l’arme, elle s’écria : « Malheureux ! c’est donc ta main, c’est l’amour qui vient de t’immoler ! Eh bien ! n’ai-je pas aussi une main, n’ai-je pas mon amour pour t’imiter et m’arracher la vie ? Je te suivrai dans la nuit du tombeau. On dira du moins, elle fut la cause et la compagne de sa mort. […] Et toi, arbre fatal, qui de ton ombre couvres le corps de Pyrame, et vas bientôt couvrir le mien, conserve l’empreinte de notre sang ! porte désormais des fruits symboles de douleur et de larmes, sanglant témoignage du double sacrifice de deux amants « 

Pyrame et Thisbé, anonyme, Musées de la Ville de Saintes

Thisbé s’empara de l’arme de Pyrame et la plongea dans son cœur avant de s’effondrer morte sur le corps de son bien-aimé. Au matin, Les pères des jeunes gens, touchés par leur histoire, joignirent leurs cendres en une seule et même urne pour que le couple soit uni dans la mort pour l’éternité. Les dieux, ému par ce couple exaucèrent son vœu : les mûres du murier aux fruits blancs devenus se teintèrent d’une couleur sombre et funeste.

Mort de Pyrame et Thisbé, Laurent de La Hyre,

Ce mythe est ce qu’on appelle un récit « étiologique ». Son but est de trouver un sens ou une origine à une situation que l’on explique pas. Ovide avec ces Métamorphoses utilise beaucoup ce procédé. Ici, le sujet de l’histoire n’est pas comme on pourrait le penser Pyrame et Thisbé mais la transformation des fruits du mûrier, passant du blanc au pourpre. La postérité et les nombreuses reprises et réécritures de ce mythe ont souvent passé sous silence cette dimension explicative. Si bien que dans les tableaux qui représentent la scène, les mûres rouges sang ne sont pas présentes. L’histoire d’amour tragique a pris le pas sur la métamorphose du mûrier, laissant celle ci comme une simple anecdote. Et pourtant, qui pourrait se douter en goutant ces fruits si délicieux, qu’ils portent en eux l’histoire d’un couple qui n’ayant pas pu s’aimer dans le monde des vivants se retrouvèrent dans celui des morts.

Sources

Ovide, Les Métamorphoses, IV, 55-166

Jacques Brosse, La mythologie des arbres, Editions Payot &Rivages, Paris, 1993.

Laure de Chantal, Le jardin des dieux, Flammarion, Paris, 2015

Lien de la traduction d’Ovide : Remacle.org

Crédit Photo:

Photo du mûrier blanc par Vladimer Shioshvili

Gravure de Thisbé fuyant la Lionne : © Herzog Anton Ulrich-Museum Braunschweig

Tableau anonyme de Pyrame et Thisbé : © Musées de la Ville de Saintes, Alienor.org, Conseil des Musées – Vincent Lagardère

Dessin de la mort de Pyrame et Thisbé: Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Thierry Le Mage

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s