Histoire de Flore : Le Tilleul

La connaissance des plantes n’est pas qu’une question de botanique, mais aussi de mythologie. De tous temps, les Hommes ont imprégné de récits et de mythes les plantes qui les entourent. Dans la rubrique « Histoire de Flore »  des plantes nous livrent des secrets de leurs origines, leurs capacités médicinales ou rituelles…  Vous pouvez retrouver d’anciennes chroniques sur le site Echosciences Occitanie (en cliquant ici) Cette semaine, penchons-nous sur une histoire autour du tilleul.


Tilia platyphyllos : Tilleul à grandes feuilles

Laissez-moi vous emmenez dans les contrées de Thessalie, en Grèce centrale. Imaginez-vous  dans un temps lointain où la Terre est peuplée par des êtres divins capables d’exploits et de magie. Un monde où les dieux de l’Olympe ne n’existaient pas encore, un monde gouverné par leurs parents, les Titans! À leur tête, Cronos prit le pouvoir en émasculant et détrônant son père Ouranos. Marié à la Titanide Rhéa, il vivait dans la peur qu’un de ses enfants le renverse à son tour. Pour éviter ce problème, il avala systématiquement tous ses enfants dès la naissance. Tous sauf le petit Zeus. Cronos pensait l’avoir dévoré, mais il avait été dupé par son épouse qui lui donna une pierre entourée de langes.

Cronos avalant un rocher à la place de son film Zeus, Case extraite du tome 5 du manga Save me Pythie d’Elsa Brants

Pendant que le futur dieu de la foudre grandissait caché, Cronos fut pris de désir pour une jeune Océanide, la belle Philyra. Il se rendit sur l’île de Philyréide, où résidait la fille du Titan Océan et la séduit. Le couple infidèle s’aimait quand ils furent découverts par Rhéa en pleine action au lit. L’amant infidèle, se transforma en étalon à l’épaisse crinière et fuit les lieux. Certains racontent même que pour tromper les soupçons de sa femme, il avait déjà pris la forme d’un cheval pour s’unir à Philyra.

Son amant disparu, la jeune océanide honteuse quitta son île pour se réfugier dans des montagnes. L’histoire aurait pu en rester là, mais la jeune nymphe portait en elle le fruit de cette union divine. Lorsqu’elle accoucha, Philyra fut frappée de surprise mais surtout d’horreur. Son enfant n’avait pas deux jambes mais quatre pattes. Son fils Chiron était né moitié divin et moitié cheval : elle avait enfanté d’un centaure. Considérant cet enfant comme un monstre, elle appela et supplia son père le Titan Océan, de l’aider à échapper à la honte. Il la transforma en arbre, le tilleul.

Philyra et Saturne sous la forme d’un cheval ailé, Parmigiano, étude à la plume, XVIe siècle,

Le choix de cet arbre n’est pas anodin. En effet, en Grèce et en Crête, le tilleul était un arbre médicinal reconnu depuis l’époque archaïque. Ses fleurs étaient réputées pour être utilisées dans l’un des plus anciens remède connu du monde grec. Si bien qu’au Ier siècle de notre ère, Pline l’Ancien la mentionne dans son livre Histoire Naturelle. Il conseille, par exemple, de faire mâcher les feuilles de tilleul aux enfants victimes d’aphtes. Mais ce n’est pas tout, puisqu’il lui attribue aussi des effets diurétiques, des effets bénéfiques sur la régulation sanguine et les menstruations, sur les inflammations des yeux, sur les ulcères et qui accélèrerait les cicatrisations. Une plante multi-usage dont on louait les atouts depuis quasiment la nuit des temps.

Pour Jacques Brosse, spécialiste de la mythologie des plantes, le choix du tilleul est une référence à un très ancien culte rendu à cet arbre aux propriétés curatives et divinatoires. En effet, l’écorce fine de l’arbre pouvait servir à la fabrication de papier, qui déchiré en bandes, servait à la pratiquer la divination. Or, le don de soigner et celui de prédire l’avenir sont deux dons que l’on retrouve chez le centaure Chiron mais surtout chez sa fille Ocyrhoé. S’il tient son immortalité divine et son aspect chevalin de son père Cronos, on peut relier ses capacités ses connaissances botaniques et médicinales à sa mère devenue arbre guérisseur.

Le centaure Chiron, d’après Filippino Lippi, XVe siècle, Musée des Beaux Arts, Chambéry

Si un jour vous vous baladez sur le Mont Pélion en Grèce, pensez à Chiron qui y passa sa vie. Et si non loin d’une grotte vous tombez sur un tilleul, soyez respectueux, il est possible que se soit Philyra, aimée de Cronos et mère malheureuse du plus fameux et sage des centaures.

Sources

Apollonios de Rhodes, Les Argonautiques, Livre II, 1231-1241

Pline l’Ancien, Histoire naturelle, Livre XXIII-XXIV,

Hygin, Fables, 138

Germaine Guillaume-Coirier, « Chiron Phillyride » , Kernos, numéro 8 , 1995, p113-122

Jacques Brosse, La mythologie des arbres, Editions Payot et Rivages, Paris, réédition de 20017

Crédit Photographique

Photo du Tilleul : Jean-Pol GRANDMONT

Etude de Parmigiano: Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

Peinture de Filippino Lippi: Photo (C) RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier

Atalante et Hippomène : Une course à la vie à l’amour

Laissez-moi vous conter une histoire qui vous emmènera sur les terres de la Grèce antique. Imaginez-vous un temps où vous pourriez croisez les plus grands héros, tel que Jason, Achille ou Héraclès. Parmi tout ces héros de prestiges, se trouve une jeune femme qui n’avait rien à envier à ses contemporains masculins : Atalante.

Atalante, Pierre Lepautre, 1703-05, Musée du Louvre, Paris

L’histoire de cette héroïne est riche et multiple, concentrons-nous sur un morceau de sa légende, celui de la course aux trois pommes d’Or. Atalante vivait de chasse un arc à la main, arpentant les forêts de Boétie, une région de Grèce centrale. Son père Schœnée souhaitait la marier. Mais la jeune femme ne l’entendait de cette oreille, peu encline à perdre sa liberté. Pourtant elle ne manquait pas de prétendants, au contraire. Elle imposa donc une condition pour les départager et retarder l’échéance: elle n’épouserait que celui qui pourrait la vaincre à la course, sa spécialité. Gare aux perdants, la défaite sera sanglante.

Atalante victorieuse, Pascal Dagan-Bouveret, 1874, Musée d’Art et d’Histoire de Melun

Nombreux furent ceux qui tentèrent leur chance. Mais ils n’obtinrent qu’un aller-simple pour les Enfers. Alors qu’un prétendant de plus perdait la vie, un jeune homme, Hippomène observait la scène. Ce petit-fils de Poséidon, s’amusait de voir de ces hommes qui couraient vers la mort pour une femme. Et puis il l’aperçut: le coup de foudre! Elle était si belle, si envoutante. Alors comme tant d’autres avant lui, il voulut relever ce défi pour obtenir la main de cette vierge farouche. Pour la première fois de sa vie, Atalante fut troublée par ce concurrent. Son cœur n’était pas certain de vouloir voir tomber la tête de ce beau jeune homme. Il était si jeune! Il ne méritait pas de mourir, mais elle ne pouvait pas se permettre de perdre. Elle tenta de le faire fuir, mais Hippomène persista. S’il échouait à la vaincre c’est que les dieux ne voulaient pas de leur union. Sur la ligne de départ, il implora Aphrodite de lui venir en aide. La déesse de l’Amour et de la volupté n’appréciait pas ceux qui comme Atalante refusaient les plaisirs de la chair. Voyant une occasion de faire succomber l’éternelle célibataire, elle apparut aux yeux du jeune homme et lui remit trois pommes d’or. Provenant du jardin des Hespérides, ces fruits étaient si beaux qu’il était impossible pour un être humain de ne pas vouloir les posséder.

Hippomène et Atalante, Guido Reni, 1618-1619, Musée Capodimonte, Naples

La course commença, et comme toujours Atalante prit la tête. Hippomène lança devant elle, la première pomme d’or. Surprise, la jeune femme ne put s’empêcher de s’arrêter. Elle récupéra la pomme pendant que son concurrent la dépassait. Très vite la  jeune femme reprit sa course et la première position. Hippomène recommença l’opération une seconde fois, et se rapprochant un peu plus de son objectif. Mais Atalante le dépassa encore une fois. La ligne d’arrivée se rapprochait et il ne restait plus qu’une seule pomme. Hippomène envoya la pomme sur le côté, hors du champ de la course. Atalante dut faire un écart pour aller chercher le troisième fruit permettant au jeune homme de prendre suffisamment d’avance. Malgré ses efforts, la jeune femme ne put rattraper son retard et dut assister à la victoire de son concurrent. Atalante avait perdu son pari, et accepta de se marier avec ce jeune homme rusé. Hippomène était heureux d’avoir pu conquérir le cœur de celle qu’il aimait. Sa joie était si intense qu’il oublia de prendre le temps de remercier Aphrodite à l’origine de ce miracle. Vexée, la déesse inspira au couple de jeunes mariés, une furieuse envie de luxure. Les amants se précipitèrent dans le lieu le plus proche pour s’aimer. Mais c’était un petit temple dédié à Hécate, une déesse mystérieuse et imprévisible. Face au sacrilège commis, la déesse furieuse transforma le couple en lion et lionne qu’elle attela à son char en guise de punition éternelle.

La course entre Hippomène et Atalante, Noël Hallé, 1762-1765, Musée du Louvre, Paris

La première mention de cette histoire remonte au VIIe siècle avant notre ère dans le Catalogue des femmes attribué à Hésiode. Dans cette version, c’est le père d’Atalante qui invente cette épreuve pour trouver le prétendant idéal. Et ce n’est pas Hécate mais Zeus qui transforme le couple d’amants ayant profané son temple. Ce dernier détail est rajouté par Ovide, dans son fameux recueil des Métamorphoses.

Cette histoire, qu’elle qu’en soit les auteurs, nous montre une Atalante qui dédaigne Aphrodite au profit d’Artémis. Or se mettre à dos un dieu en le négligeant ou en l’offensant est très dangereux. Ulysse, par exemple, subit la colère de Poséidon après avoir crevé l’œil unique du Cyclope Polyphème, fils du dieu marin. Il subira dix années d’épreuves avant de pouvoir retourner auprès de son épouse Pénélope. Dans notre cas, les deux jeunes gens outragent Aphrodite à travers le célibat d’Atalante, puis par l’absence d’offrandes de remerciement. L’affront est encore poussé plus loin avec l’acte charnel commis dans un temple, provoquant leur métamorphose en bêtes sauvages. Cette histoire est un rappel pour les grecs anciens que les dieux sont puissants et qu’il ne faut pas oublier de les respecter sous peine de subir une punition souvent fatale. Hippomène aurait peut être du y penser avant de lancer ses pommes d’amour.


Sources : 

Théocrite, Idylles, Livre I, 40-42

Ovide,  Les métamorphoses, Livre X, 560-739

Emilie Druilhe, Farouche Atalante. Portrait d’une héroïne grecque antique, Presses universitaires de Rennes, 2016

Sources iconographiques :

http://notesdemusees.blogspot.com/2008/07/melun.html

Atalante, Pierre Lepautre, 1703-05, Musée du Louvre © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons (lien)

Atalante et Hippomène par Guido Reni (lien)